lundi 29 mai 2017

Dirty Harris

Par Oddjob



Vous nous avez crus morts ! Enterrés, Fury Magazine et ses réacs ronchons à la noix ! 
Certains nous pleuraient. D’autres, beaucoup d’autres, ont dû s’en féliciter. Les Colins Froids, les Bougistes, les Pressés, les Pédants, les Carriéristes… tous trinquaient à notre perte !
Même nous, nous nous sommes vus morts, enfermés entre quatre planches, enfouis six pieds sous terre. Fauchés par la Modernité, cette vieille garce boursoufflée au botox, ayant élevé sa vulgarité de parvenue au titre de pensée universelle.
Car, oui, la résistance au mauvais goût, aux modes, aux tendances, aux gadgets, au buzz, à la hype… c’est loin d’être de tout repos, croyez-nous ! Au quotidien, on perd souvent pied, on se sent submergé jour après jour par une médiocrité sans cesse plus affligeante…
Mais, comme disait l’autre, ce qui ne tue pas rend plus fort. Alors c’est décidé, nous nous remettons en marche ! Oui, enfin, c’est une façon de parler bien sûr. Nous, la marche, nous ne la concevons qu’avec sacs-à-dos, knickers en velours et couteau suisse, hein ! Le costard étriqué de l’affairiste, très peu pour nous.
Du coup, tenez, de l’élégance et du style, on va vous en donner.
Oubliez vos classiques, les sentiers battus, les archives réchauffées.
Prenez un Irlandais pur jus. Grand, blond, sec, visage émacié. Ni playboy frelaté, ni garçon d’écurie. Plutôt, le genre "belle gueule", bagarreur et buveur. Anarchiste à la mode anglo-saxonne, c’est-à-dire qu’il n’a pas oublié au vestiaire d’être aussi un fieffé conservateur, et fervent soutien (qu’il ne cacha pas) à la cause de l’IRA.
Lui, c’est devant la caméra qu’il exprimera son mauvais caractère ! C’est ainsi que Richard Harris aura l’occasion de marquer les esprits cinéphiles dès l’une de ses premières apparitions, en 1961. Quelques lignes de dialogues, au début de The Guns Of Navarone. Quelques phrases pour dire sa résignation, en tant que pilote de la R.A.F., à obéir malgré tout, parce qu’il en va de son devoir d’officier. Et ce visage, fatigué mais digne. Un personnage et une allure de vieux cocker, d’aristocrate déchu, dont il ne se départira plus tout au long de sa longue carrière.
1965, coup double: The Heroes Of Telemark et Major Dundee. Dans le premier, Anthony Mann lui offre le rôle d’un chef de la résistance norvégienne. La belle Ulla Jocobsson, ce sera pour les bras de Kirk Douglas. Au menu pour Harris, lui, l’action, la vraie : sabotage, Sten, peau de phoque et surtout la tenue mythique de skieur scandinave.



Avec Peckinpah et Major Dundee, on atteint un stade supérieur. Le face à face de deux officiers, l’un ayant rejoint le camp nordiste (Charlton Heston) et l’autre, resté fidèle à la rébellion confédérée (Richard Harris), confrontés dans une guerre, si peu civile, mais véritablement de civilisation ! Alliés de circonstance afin de délivrer des enfants des griffes d’Apaches, au-delà du Rio Grande, dans le Mexique de Maximilien, occupé par les troupes françaises… Très riche scénario faussement classique mais brillamment tragique et rôle grandiose pour Harris, plume blanche sur le couvre chef et spencer façon hussard. Il n’en faudra pas plus à la séduisante Senta Berger pour succomber au charme sudiste du Capitaine Tyreen. La dernière scène, la splendide charge de cavalerie – rescapés nordistes et sudistes face aux lanciers de l’empereur – verra Harris sauver le drapeau honnis des Yankees, avant de charger une dernière fois, sabre au clair, en authentique southern gentleman !


 
Puis vinrent les 70’s, véritable âge d’or de sa filmographie. Avec en prélude dès 1969, le mythique A Man Called Horse, où comment un aristocrate anglais déchu parviendra au prix du sang à devenir un authentique guerrier sioux. Dans la même veine, deux ans plus tard, on le retrouvera trappeur dans  Man In Wilderness (Le Convoi Sauvage), de Richard C. Sarafian, à la fois western panthéiste et survival, tragique récit d’une vengeance, violent et sec !
Richard Lester le fera tourner à deux reprises durant cette même décennie. Tout d’abord, dans Juggernaut (Terreur sur le Britannic), à la belle distribution made in England (Ian Holm, Freddie Francis, David Hemmings et Anthony Hopkins), il compose le fantasque et sarcastique officier-démineur, Fallon, réussissant à déjouer une bombe à bord d’un paquebot de luxe en pleine Mer du Nord. C’est, certes, filmé comme une bonne vieille série anglaise de la même époque, mais c’est surtout garanti 100 % pull marin, pipe, whisky et trench !

 




Il interprétera ensuite le roi d’Angleterre, Richard Cœur de Lion, dans le mélancolique et émouvant Robin And Marian (La Rose et La Flèche), aux côtés de Sean Connery et d’Audrey Hepburn.
En compagnie de Charlotte Rampling, il sera à l’affiche du sous-estimé, et surtout mal-aimé, Orca, trop souvent considéré comme un sous-Jaws, alors que les scènes d’affrontement avec l’orque en question n’ont pas à rougir de la comparaison…
Enfin, la période se clôture sur un magnifique baroud d’honneur avec The Wild Geese (Les Oies Sauvages, clin d’œil aux fameux mercenaires irlandais au service du Saint Empire, pendant la guerre de Trente Ans !) sous la direction de l’honorable artisan Andrew V. McLaglen. Film de mercenaires typique de cette époque qui ne fait pas oublier les canons du genre, certes, mais qui offre à Harris le meilleur rôle du film, en ex-officier retiré des affaires et tendre papa poule célibataire. La partition de Roy Budd y est des plus efficaces, avec la touche nostalgique bienvenue dans ce genre d’aventure. Et une fois encore, tout comme dans Major Dundee, Harris ne se départira pas de sons sens du sacrifice…



Après un passage à vide durant les 80’s, c’est au tournant de la décennie suivante, que Clint Eastwood lui confie sans doute son dernier grand rôle, celui d’English Bob, dans Unforgiven. Vieux tireur à gage élégant, flanqué de son propre biographe et figure démodée dans un Far West qui a troqué la violence de la conquête pour celle de la soi-disante civilisation.

Enfin, sa carrière s’achève dans la peau du professeur Dumbledore, vieux sage et grand manitou de Poudlard, dans les deux premiers épisodes de H.P.
Mais n’oublions pas qu’on lui doit d’être passé une unique fois derrière la caméra avec en 1971 Bloomfield. Aux côtés de Romy Schneider, il y campe un joueur international de football qui doit choisir entre sa passion du ballon rond et sa vie conjugale… (N’ayant pas eu le loisir de visionner le film, je ne pourrai vous en dire plus. Mais je compte bien sur mon collègue Getcarter pour m’en dégoter une belle copie !)
 


Enfin, ce modeste (et sélectif) tour d’horizon ne saurait être complet sans rappeler que notre homme toucha également, à la chanson (façon Scott Walker), et de fort belle manière : tout en mélancolie et lyrisme flamboyant. Bref, à son image !





 



vendredi 19 mai 2017

L'autre Coppola

Par GetCarter








Non, je ne vais pas phagocyter le domaine où excellent mes camarades, je ne vais pas commenter les faiblesses ou les  qualités de tel ou tel réalisateur, je me réserve pour plus tard en me préparant à subir les foudres de ces esthètes... Même si à la veille du festival de Cannes c'est un peu mainstream.
Modestement je vais vous parler de ce graphiste designer pour qui j'éprouve une admiration certaine. Son travail est représentatif du modernisme italien 60's enfin je crois mais rarement ou jamais on ne fait référence à son travail. Etant d'une ouverture d'esprit légendaire je ne m'intéresse bien sûr qu'à son travail des années soixante.
Silvio Coppola naît dans les Pouilles au sud de la péninsule sur la Côte Adriatique à Brindisi en 1920 et s'installe comme étudiant en design à Milan.
Il passe sa maîtrise de design à l'Ecole Polytechnique Milanaise en 1957, voilà on se rapproche de la bonne décennie...
Il se distingue de suite et sa pertinence et sa modernité lui ouvrent les portes des cercles fermés de l'excellence de la créativité italiennes. La prestigieuse ADI (Association du Dessin Industriel) dont il devient un leader (on est loin de Chaland), l'Art Directors Club, c'est lui le père de ce logo archi connu l'AGI etc... Il travaille pour de grandes sociétés transalpines comme Bernini e Laminati Plastici, si annoverano Valle-susa, Co-Fa, Bayer, Montecatini, Monteschell, Zucchi, Cinzano, Alessi, Cassina, Parmalat, Feltrinelli. Mais moi ce qui m'interpelle c'est son travail pour les affiches publicitaires.




Comme Giancarlo Bernini écrivait dans le numéro 30 d'Octogone, à Silvio Coppola on doit attribuer le mérite d'avoir proposé en premier l'affiche publicitaire aux usines italiennes. Quel instrument de vulgarisation ultra efficace de leurs produits pour grand public. En renonçant à l'évidence du papier, il préférait les réaliser sur des feuilles de PVC transparentes contrecollées à chaud avec un film de métal. Il en a fait des objets de design de grande valeur qui ont révolutionné l'approche et la vision du produit industriel, par leur aspect graphique mais surtout par  les matériaux innovants  avec lesquels elles étaient réalisés, et oui je l'avoue je comprends et j'espère que vous aussi l'intérêt que peuvent porter les collectionneurs dont je fait partie pour ces réalisations. Alors regardons sur les murs et espérons y découvrir des vrais œuvres POPulaires pfffff on n'est plus en 1966 c'est loupé ?
Non je suis optimiste même si en ce moment on recycle avec plus ou moins de talents les codes POP...



jeudi 20 avril 2017

Nesstalgie

Par Hong Kong Fou-Fou




Le 6 avril dernier, j'étais en famille à Inverness, la capitale des Highlands. Il faisait froid, il faisait gris. J'avais passé la journée autour du Loch Ness. J'en avais vu des monstres. En plastique. A paillettes. Qui faisaient "Pouet", qui faisaient "Grrr". A piles, à ressorts. A plumes, à poils. A voile et à vapeur. Empilés sur les rayonnages des boutiques de souvenirs. Le vrai, par contre, bernique. Il n'a pas daigné se montrer. On a encore essayé de me faire prendre Nessie pour des lanternes.
Mais ce n'est pas grave. Le soir-même, j'avais rendez-vous avec un autre monstre. Sacré. Lloyd Cole. Pas mal aussi, dans le genre boutique à souvenirs...
J'ai laissé ma femme et ma fille à l'hôtel. Elles ont eu de la chance, il y avait un mariage. Ecossais. Elles ont pu en admirer, des jambes musclées et dénudées. Je ne sais pas si là-bas c'est le mari qui fait la jarretière.
Mon fils et moi sommes partis vers l'Eden Court Theater où se déroulait le concert et où, donc, j'avais rendez-vous avec le post-adolescent que j'étais en 1985. Première mauvaise surprise : le lieu est un grand complexe où se concentrent cinémas, restaurants, salles de spectacle. Deuxième mauvaise surprise : des papys en chemise à pois et Chelsea boots, leurs maigres cheveux blancs coiffés en un backcomb approximatif, sont agglutinés devant l'entrée. Pas possible qu'ils soient là pour Lloyd Cole ? Non, en fait, ils viennent soigner leurs rhumatismes au son des "Cavern Beatles", un tribute band des... Beatles, bravo, quelle perspicacité ! Très rapidement, nous nous apercevons que, outre les gens venus voir Fast & Furious 8 (8 !!! Mon Dieu...), tout le monde est là pour les Cavern Beatles (Les Cavern Beatles !!! Mon Dieu...). D'où la troisième mauvaise surprise : à 10 mn du début du concert, il n'y a personne devant la salle réservée à Lloyd Cole, et dont la porte reste hermétiquement close.
Finalement, nous pouvons entrer, pour découvrir la quatrième (et dernière) mauvaise surprise : sur la scène, il y a juste un micro, un pupitre, quatre guitares (sèches), deux petites bouteilles d'eau (humides). On se dirige donc vers une prestation solitaire et acoustique. Les spectateurs étant assis, ce n'est pas catastrophique, on n'allait pas sauter partout, mais bon... Contrairement à ce que je craignais en découvrant la troisième mauvaise surprise, la (petite) salle sera pleine. Environ trois cents quinquagénaires se sont réunis pour en célébrer un trois cent unième... Seul mon fils de 13 ans a vainement tenté de faire baisser la moyenne d'âge. En regardant les visages bouffis de mes voisins, leurs poches sous les yeux, leur bedaine distendue par trop de bière, leurs rides et leur calvitie, j'essayais d'imaginer la même audience 30 ans plus tôt. La salle aurait été autrement plus colorée, il y aurait eu des mods, des néo-romantiques, des gothiques, des poppeux, que sais-je encore. Le temps a gommé toutes nos différences.
Lloyd Cole arrive bientôt. Lui aussi a vieilli. La vieillesse et le temps qui passe seront d'ailleurs fréquemment le thème des nombreuses petites phrases adressées au public. Mais sa voix, sa voix n'a pas changé. Son caractère non plus. Réservé, discret, presque timide. Il nous expliquera pendant le concert que dès ses débuts, il avait essayé de donner de lui une image neutre, lisse. Et de conclure : "J'ai échoué. On m'a cru arrogant et agressif". Il a parlé presque autant qu'il a chanté. Avec douceur, gentillesse. Et un humour subtil, souvent. Exemples : "Vous êtes dans la bonne salle. Merci de ne pas avoir choisi les Cavern Beatles." Ou, après avoir joué "Rattlesnakes" en deuxième morceau, à un couple qui arrivait en retard : "Bonsoir. J'ai déjà joué Rattlesnakes." Ou encore, chaussant ses lunettes pour régler ses pédales : "Vous n'êtes pas restés les mêmes, vous non plus". Et cette promesse : "La deuxième partie sera plus rythmée. Enfin, j'espère."
Il y a eu en effet deux sets de 45 mn, avec un entracte (nous sommes au théatre, ne l'oublions pas). Et uniquement des titres sortis entre 1983 et 1996. Je ne me rappelle pas la set-list, mais les chansons attendues étaient presque toutes là. Presque. Nous étions prévenus par l'artiste lui-même : "N'espérez pas entendre tous les titres que vous avez envie d'entendre. Je vais jouer deux heures. Divisez ce temps par le nombre de chansons, vous verrez que ce n'est pas possible". "Perfect skin". "Grace". "Charlotte Street". "Mainstream". "Jennifer she said". Et en rappel "Lost weekend" et "Forest fire".
Pour la seconde partie, il est rejoint par un jeune guitariste dont il dira : "J'ai eu un mal fou à trouver un jeune qui sait jouer de la guitare. Et qui a la même tête que moi à 24 ans". Et de révéler, trois chansons plus tard : "Voici William Cole". Voir Lloyd Cole, secondé par son fils, sur ses terres écossaises, moi-même accompagné par mon propre fils, j'avoue que ça a été une intense émotion.
Emotion, c'est d'ailleurs le terme qui décrirait le mieux cette soirée. Nostalgie, communion avec le public. C'est difficile à dépeindre sans tomber dans la mièvrerie. Contrairement aux vidéos de concerts récents que j'ai pu voir sur youtube, dans le public personne ne reprenait les refrains, le silence était total, quasi religieux. Quand les lumières se sont rallumées, les gens souriaient mais ne parlaient pas, chacun était dans sa bulle. La musique, c'était de la pop. Mais j'en suis ressorti avec du blues.

Et mon fils, vous vous demandez sûrement si ça lui a plus. Honnêtement, oui, même si sur la fin je l'ai vu une ou deux fois jeter un coup d'oeil à sa montre. Je vais le laisser conclure : "Papa, quand même, tu ne trouves pas qu'il ressemblait un peu à Han Solo dans le dernier "Star Wars" ?"


 PS : Avant le début du concert, un message enregistré nous a prié de ne pas faire de photos. Chose incroyable, tout le monde a respecté cette demande. Je ne voulais pas jouer les Franchouillards désobéissants, alors je me suis abstenu. Du coup, pour illustrer cet article, j'ai piqué une image au seul photographe présent, qui ne m'en voudra pas j'espère. Il y en a d'autres ici : http://invernessgigs.co.uk/2017/04/08/47195/